Emmaüs au coeur de la reconstruction personnelle

A Paris, sur le boulevard Jourdan, à deux pas du parc Montsouris, une boutique emploie des personnes au profil bien particulier. En effet, dans ce magasin Emmaüs Défi, une grande majorité des salariés sont des employés sans domicile fixe.

 

Une caverne d’Ali Baba

A l’extérieur, sous les grosses lettres de l’enseigne jaunie, des meubles hors d’âge ont été entreposés sur le trottoir. Parmi les tables, les chaises, les vaisseliers et un cheval à bascule, une dizaine de personnes jettent un œil, observent ou même scrutent avec insistance, à la recherche d’une possible acquisition. Lorsque l’on pénètre dans l’enseigne, la volonté de recréer l’ambiance d’un bazar quelconque est manifeste : musique crachée par des haut-parleurs aux quatre coins du bâtiment, signalétique criarde « vaisselle » « jouets enfants » « meubles », vendeurs portant des t-shirts aux couleurs d’Emmaüs et racks contenant des housses de couette et des bols mélangeur en promotion. « C’est la dernière parure messieurs dames, 7 euros, dernière parure » une employée vend les parures de flanelle comme une maraichère vendrait ses fruits sur le marché.

Des salariés issus de la précarité

Difficile de savoir si, comme 70 salariés de cette association, elle est sans domicile fixe. Les différences sont gommées entre les 20 salariés permanents et les autres qui sont issus de la rue. Seul un indice pourrait les trahir : l’analphabétisme. Au rayon mercerie, Karima s’applique à remplir un bon de retrait de marchandises et minutieusement, elle recopie le prix. Ce qui prendrait une demi-seconde à quiconque, lui prend une bonne minute. « Beaucoup de nos employés savent à peine lire et écrire » confie Charles-Édouard Vincent, 40 ans, directeur d’Emmaüs Défi. « Mais nous avons aussi des bac+5, des informaticiens, les profils varient. »

Des contrats de travail adaptés

Dans cet Emmaüs, le fonctionnement est différent des autres magasins de France. Alors que la plupart travaillent avec des personnes sans domiciles fixes, appelés compagnons, qu’ils hébergent et nourrissent, ici les employés sont bel et bien salariés. « Nous ne les logeons pas, nous faisons de notre mieux pour leur trouver un logement et les stabiliser. Le fait d’être acteur de leur vie les remobilise bien plus que lorsqu’ils sont pris en charge par des dispositifs d’urgence, le travail est au cœur de la reconstruction personnelle ». Âgés de 19 à 64 ans, les salariés travaillent ici en moyenne deux ans, le contrat de travail les liant à Emmaüs ne pouvant légalement excéder cette période.

Commençant en tant qu’intérimaire, avec des horaires calés sur leurs conditions de vie, les salariés bénéficient de contrats de travail progressifs et adaptés. De quelques heures par semaine, ils finissent à 35 heures. L’année dernière, Emmaüs Défi a ainsi employé 26 personnes qui vivaient « sur des bouches de métro ou dans des souterrains » et qui font aujourd’hui encore partie de l’équipe. Emmaüs permet aux salariés de recevoir une fiche de paye, mais surtout de la considération, ce qui importe certainement le plus pour sortir de l’exclusion.

L’art funéraire s’expose à Nancy

Nancy, capitale de l’Art Nouveau, accueille, en cette semaine de Toussaint, une exposition du collectif Art Dernier, qui entend valoriser l’art funéraire contemporain.

La Toussaint, cette période faste pour les fleuristes et les pompes funèbres, est l’occasion pour de nombreuses personnes d’aller nettoyer et fleurir les tombes de leurs proches. Des tombes froides, uniformisées, en rang d’oignon, desquelles rien ne dépasse, hormis quelques brins d’herbe folle sur des blocs de granit laissés à l’abandon. Et si les cimetières lugubres étaient en passe de devenir des hauts lieux de la création artistique contemporaine ?

Un collectif de « sépulteurs »

Dans la Galerie Neuf, à deux pas de la prestigieuse place Stanislas, Pierre Aubert et Thomas Hoarau, créateurs de l’association Art Dernier, exposent des œuvres qui redessinent les codes des monuments funéraires. Exit le granit froid et impersonnel, voici venir le verre, l’acier et le carton hydrofuge. Des urnes en céramique, et des miniatures de stèles colorées habillent les murs blancs de la galerie. Sur deux niveaux, les artistes du collectif créé le 1er novembre 2010 proposent aux visiteurs une autre vision de ces demeures éternelles.

Pour Thomas Hoarau, cofondateur de l’association « Un cimetière est conçu aussi pour les vivants, c’est un lieu de vie ». Cet ancien étudiant en Arts Plastiques a rencontré Pierre Aubert, artiste plasticien de Metz lors d’un stage. Pierre, ce « sépulteur » ou « sculpteur de sépultures », intrigué depuis une vingtaine d’années par ce domaine peu exploité dans l’art, a donné à Thomas le goût de l’art funéraire.

Une tombe personnalisable

Pourquoi offrir à ses proches des tombes impersonnelles choisies dans la hâte et la tristesse du deuil ? Pourquoi le « spirituel artistique » ne pourrait-il pas s’exprimer au même titre que le « spirituel religieux » ? La croix n’est pas une obligation, pas plus que la dalle de granit. Quant à la concession, c’est un espace strictement privé, qu’il est possible d’aménager, dans le respect de la décence bien sur. Un passionné de voile pourrait ainsi voir sa tombe ornée d’un trois-mâts en bois, et un métallurgiste reposer sous une dalle de fer forgé. Le champ des possibles est vaste et ces artistes l’ont bien compris. Le collectif entend ainsi faire évoluer les mentalités et les rites, qui, « se construisent et se déconstruisent au fil des générations » selon Thomas Hoarau.

Ce collectif, véritable mouvement artistique, regroupe sept artistes aux techniques variées. Du raku à la métallurgie, de l’ébénisterie à la verrerie, le granit se révèle n’être qu’un reliquat d’une pensée uniformisée que le mouvement Art Dernier entend révolutionner. Tout comme l’Art Nouveau du début du siècle revisitait nos demeures, l’Art Dernier, lui, nous propose de repenser nos toutes dernières demeures. Ces créations, en vente à Nancy du 31 octobre au 6 novembre, seront aussi présentées au Salon de la Mort, qui se tiendra à Paris en avril 2012.